chapitre11

Publié le par delville

Abderrahim vient de recouvrir le corps de Hassan. Dans quarante jours un olivier sera planté par le futur gardien du tombeau à l'emplacement de la terre nouvellement retournée. A part Moussa et son père il n'y a personne dans la zaouïa. Seuls les anges qui accompagnèrent le vieil homme durant son périple terrestre étaient présents lors de l'ensevelissement. L'ange gardien a perdu l'àme dont il avait la charge. Il est retourné au firmament dans l'attente d'un nouvel accompagnement terrestre.Hassan était un homme simple, accueillant et généreux. Il vivait depuis longtemps à la zaouïa. Les gens de passage lui laissaient de la nourriture trés frugale et veillaient à ce qu'il ne manque de rien.Toujours à l'écoute, un silence bienveillant suffisait à réchauffer les coeurs. Moussa, par le regard de son père, a compris qu'il doit retourner dans la salle de prière. Il est accompagné d'une chatte noire aux cernés de blanc.Elle fût la fidèle compagne de Hassan.

Va-t-il enfin parler?

Abderrahim fait le tour du sanctuaire. Fait rarissime en cette saison, un nuage transpira si fort qu'il se débarassa d'une partie de lui même pour rafraichir le petit jardin de verdure. Quand Abderrahim rejoignit Moussa un souffle éteignit la mêche de la lampe. Sidna Yahya venait-il dire à Abderrahim de répondre à la question?

Aprés avoir réallumé la lampe Abderrahim s'asseoit prés de la porte, prend la main de son fils et lui dit:

"Moussa, tu vas entendre la légende de Sidna Yahya qui dort d'un éternel repos en terre africaine dans ce sanctuaire qu'ont édifié avec lui, il y a bien longtemps, ses frères en Esprit.

La légende qui entoure sa vie est comme toute légende émaillée de prouesses et de faits que la culture populaire a inventés ou magnifiés. Il se dit que Sidna Yahya est d'origine chrétienne. Je pense que c'est vrai.

Né dans la lande armoricaine, pénétré de culture celte, compagnon fini tailleur de pierre Il avait entrepris le pélerinage de Saint Jacques de Compostelle."

Abderrahim s'arrète de parler car, quand Moussa ne comprend pas ce que dit son père, il lui touche l'épaule .

" Tout musulman doit au moins une fois au moins dans sa vie accomplir, s'il en a les moyens, le pélerinage à la Mecque. Comme le peuple est trés pauvre, certains vont à Moulay Idriss ou, comme nous, vont visiter les marabouts. Moulay Idriss, à coté de Meknès, a été fondée par Idriss Ier. La ville est considérée comme sainte. C'est le premier lieu de pélerinage d'Afrique du Nord).

Les chrétiens ont aussi leurs pélerinages, Rome, Jérusalem ou Saint Jacques de Compostelle.

Beaucoup meurent sur le chemin. Ceux qui reviennent de Compostelle ont, pendue à la ceinture, une coquille dont tu reconnaitras la forme puisque chaque coté du tombeau de Sidna Yahya en a trois incrustées en forme de triangle."

La petite main se pose une deuxième fois sur l'épaule.

"La légende rapporte que le pélerinage est né de la découverte miraculeuse d'un tombeau faite par l'ermite Pélage au cours d'un rève ou il fut guidé par une étoile. L'Eglise décida que le tombeau était celui de Jacque le Majeur, frère de Jean l'évangéliste, un des disciples préférés du Christ ('Aissa dans le Coran). Jacques qui venait pour évangéliser la péninsule Ibérique fût décapité sur les ordres du roi Hérode. Sa dépouille fût mise dans une embarcation. Guidée par un ange, la barque passa le détroit de Gibraltar avant de s'échouer sur les côtes de Galice au nord ouest de l'Espagne.

Tu vas me répondre pourquoi croire à ces légendes. Ce qui est important, Moussa, c'est l'acte même du pélerinage. Certains le font pour accomplir un voeu, d'autres pour expier une faute et il y a ceux pour qui c'est une quète initiatique. Chacun a sa voie, Moussa, Ce n'est pas à toi de juger. Il faut toujours être vrai avec toi même. Ne te moque pas de celui qui ne pense pas comme toi. Il a peut-être quelque chose à t'apprendre.

Un soir de pleine lune, alors que les pierres de la cathédrale tenaient à Jean Cléguérec un discours inaccessible au monde extérieur, ses paupières se fermèrent et le sommeil l'emporta. Un brouillard dense ouate Saint Jacques qui disparait dans un cocon humide. Protégé par le portail Jean dort. Son âme vagabonde dans les étoiles. Au détour d'un maillon de la Grande Ourse une autre âme l'aborda. Viens avec moi, lui dit-elle, Il y a des Celtes comme toi de l'autre coté de la Méditerranée. Temps et Espace n'étant pas du monde terrestre, les deux âmes se retrouvèrent en un lieu... Personne n'y parle le même langage, mais tous se comprennent par symboles identiques.

Malgré ton jeune âge, Moussa, tu te poses beaucoup de questions, En grandissant, tu te rendras compte que les gens qui ont réponse à tout ont réponse à rien. Il est impossible d'expliquer par la parole les mystères de l'Humanité. Une vie droite, une rigueur, sans extrémisme, ni autoritarisme remplacent le discours.

Les tintements des nombreuses cloches écarquillent les yeux de Jean. Un homme l'attend au pied des marches. Ils s'embrassent, leurs âmes s'embrasent, et sans s'être jamais connus, décident de pérégriner à travers l'Espagne Musulmane. Leur chemin commun s'arrèta à Cordoue, sur le vieux pont romain par la mort de... peu importe son identité. Ce décés affecta Jean. Il erra à Cordoue pendant quelques jours. Il savait qu'il trouverait la main qui le guiderait vers son destin dont il ne cherchait pas à en imaginer le cours.

Fasciné par le zellige (carreau d'argile émaillée dont le décor reproduit l'assemblage géométrique de morceaux de mosaique posés sur une couche de plâtre) , la calligraphie, l'architecture, la maîtrise de l'eau de ces "arabes" dont les chrétiens avaient peur (cet état de peur existe encore aujourd'hui) il décida de s'installer un temps à Cordoue afin de se familiariser avec cet art magnifique. Quand et comment devint-il musulman?

Nul ne le sait. Il y a dans chaque être des formes intimes indévoilées et indévoilables. Un maître soufi en fit son disciple, l'initia par le verre d'eau, le salut sur le coeur et lui transmit son dhikr "Au nom de Dieu, le Clément, le Misèricordieux, ne sois pas ce que tu deviens, deviens ce que tu es". Le compagnon Jean devint Sidna Yahya maître d'oeuvre. Il entra dans l'alchimie spirituelle régénérant son être dans l'athanor de son devenir. Quand tu redescendras , sur ton retour, à 'Aïn M'ârifa, entre dans une mosquée qui est comme un chaton d'émeraude sertie sur une alliance en or. C'est la dernière oeuvre de Sidna Yahya. A l'inauguration, on chercha le maître. Il s'était retiré dans son ermitage qui devint plus tard son tombeau. Il lui fallait être absent du monde pour être mieux présent dans le Monde. Voila, Moussa, l'histoire de Sidna Yahya. Demain matin je t'accompagnerai chez mon frère Ali qui veillera sur toi. Je suis devenu le gardien du sanctuaire. Tel est le destin, mektoub (c'est écrit).

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