chapitre 5

Publié le par delville

De la pièce, au fond de la cour de la zaouïa, monte vers le ciel la mélopée lente et saccadée du dhikr créé par Ibn al Hakim. Le dhikr se distingue de la méditation. Il consiste à égréner sur un chapelet une formule courte ou un verset du Coran. C'est dans le soufisme qu'il prend toute sa force. Cela devient un procédé pour se détacher du monde et parvenir à l'anéantissement (fana):; Dans la pénombre les disciples, assis jambes croisées, font cercle avec, pour matérialiser le centre, un verre d'eau posé sur un linge blanc. Personne ne détient la Vérité. Etre vrai dans son erreur pour la reconnaître aprés c'est déja être responsable de ses actes.

Parmi les djellabas brunes se distinguant dans la faible lumière , il y en a sept noires. Ce sont celles d'Ibn Hakim et de six hôtes dont la renommée est à l'échelle de leur talent et de leur spiritualité. Les visiteurs sont arrivés de l'Espagne Andalouse à la demande du Maïtre. Les trois religions du Livre sont représentés, deux juifs, deux chrétiens et deux musulmans. Lorsque l'on considère que l'appartenance n'est pas une entrave rien n'empêche la prière commune. Aucun uléma ne saurait s'insurger de vive voix à ce sujet. Il est plus facile, donc plus lâche, de démolir en aparté. La notoriété dépend plus de l'état de coeur que de la position sociale.

Lentement la tête du Maïtre s'incline. Les disciples sont concentrés dans le dhikr. La grande âme quittait le monde terrestre.

Leau du puits lave, en les diluant, les larmes salées. Un silence pesant règne sur la zaouïa. 'Ali ibn Hakim vient de s'éteindre en plein dhikr comme une bougie qui vient terminer sa combustion. Il est parti le visage en paix, les yeux clos, retrouver son Créateur. Peu lui importait le moment de la mort physique.. L'homme de prière, de méditation et de sagesse était depuis longtemps d'un autre monde.

L'eau, tirée du puits, arrive fraîche au bord de la margelle. Elle étanche la soif, cuit les aliments et sert à la toilette. La qualité d'un bien dépend du besoin qu'on en a. L'eau prend la couleur et la forme du récipient qui la contient. La voie traditionnelle nous enseigne. à polir l'intérieur du récipient comme un miroir sans en altérer la matière dont il est conçu. L'eau y sera perçue pure dans sa non couleur sans impuretés ni altérations. L'on dit d'un objet qu'il est rouge parce que toutes les couleurs le traversent sauf le rouge. L'objet possède en lui une qualité que l'artificialité des éléments extérieurs pollue en permanence. Notre âme est le miroir permettant la réflexion, l'art du retour sur soit même.

Le mysticisme est action. Son but est d'aller à la Vérité . La vérité n'est que parcellaire. Savoir reconnaître son erreur est une progression. La rétine est inutilisable en cas d'opacité du cristallin. Ce n'est pas à toi de changer le monde. C'est à toi de te transformer dans le secret de ton univers afin que soient constatées des attitudes différentes. Tout est lié à l'environnement. Seules les variations extérieures confèrent à l'eau une différence quand elle se laisse boire.

Quel âge a la gardienne de la zaouïa? Nul ne le sait.

Toujours vétue de blan ocré par la poussière qui s'incrusre dans la trame, 'Aïcha porte le deuil de son mari Kaddour frère ainé d'Ali. Kaddour avait épousé, contr l'avis familial, 'Aïcha, descendante d'esclave affranchie. Elle avait été répudiée par son premier mari parce qu'elle n'avait pas pu avoir d'enfant. Elle en eut avec Kaddour ce qui prouve que la stérilité peut être aussi masculine. En islam le blanc est couleur de deuil. Il n'y a pas là cause de désespoir ou de peine. C'est le rite de transition vers l'Au Dela. Kaddour est à l'origine de la construction de la zaouïa. Il en fallu des palabres auprés des dirigeants pour avoir l'autorisation d'élever la petite mosquée. C'est un uléma de la famille de 'Ali qui parraina la construction à charge de surveiller la confrérie. 'Ali chérissait son ainé non seulement parce que c'était un sourcier efficace. mais encore parce que sa complicité avec l'eau permettait à celui qui était dans la peine, dans le besoin ou dans la solitude, de venir se rafraichir et de trouver du réconfort. Kaddour avait pressenti par rève la présence d'une source au pied d'un mur d'enceinte de la Grande Mosquée. Kaddour mourût subitement aprés la construction du puits.

'Aïcha règne en patronne sur la zaouïa. Elle gère, ordonne, commande, empèche les temps morts, exécute. Les mur sont si imprégnés de cette présence quils en transpirent au moindre rai de lumière. De ses vètements ne se voient que l'éclair des yeux couleur de mer calme ou d'océan déchainé. Le visage est caché par un grand châle brodé main.

Femme, les coutumes des hommes ont caché ton visage et ton corps car ils se savent faibles,avides, incapables de découvrir la beauté pour et par elle même.

Tu as été écartée , cela évite les problèmes à ceux qui essaient d'atteindre une hypocrite sainteté.

Homme, tu as rendu la femme responsable de tes déviations. N'oublies jamais que celle que tu as rendue esclave, pour ton plaisir, rarement dans le partage, est le réceptable de celles ou ceux qui assureront la postérité.

Femme, par ton voile, par tes chevilles cachées, par ton attitude forcée de soumission, tu ne seras jamais laide, car tu portes la dimension intérieure, celle qui ne se fane jamais.

En se lavant le visage, 'Aïcha vient d'accomplir le rite des pleureuses. Ces dernières ne se montrent pas en spectacle. Elles ne geignent pas. Elles ne se lamentent pas sur un cadavre. Elles obéissent à une loi naturelle. Celle ou celui qui renaît dans son coeur pleure de joie. Là commence le Grand Chemin.

Qui de mieux que la femme, gardienne du foyer et des rites, peut annoncer au monde extérieur que le souffle animant une âme exceptionelle va entamer un autre cycle.

Apprendre à mourir nous incombe tous.

D'un revers de main elle essuie son front, s'arrète un court instant, puis elle repart puiser les cinq seaux nécessaires au lavage du corps de 'Ali, qui sera entouré d'un linceul et enseveli le soir mème selon la tradition musulmane.

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