chapitre 3

Publié le par delville

Hakim n'a pas été élu au conseil de l'école coranique. Il s'éclipsa discrètement. Un grand moment l'attendait . Son épouse Kkadija est sur le point d'accoucher. Arrivé devant son domicile il franchit le seuil de la porte. Chaque demeure possède un petit patio au milieu duquel monte un figuier et une treille qui entoure le tronc. Quand les fruits sont mûrs, ils sont offerts aux visiteurs avec le lait et les dattes. Dans une pièce attenante à la cour se distinguent trois silhouettes féminines. L'accouchement est affaire de femmes. Hakim restera à l'écart. Le silence est pesant. Les enfants sont chez les voisins.

La douleur est intense et les contractions rapprochées. Fatima est attendue avec impatience. C'est à elle qu'incombe d'accompagner la naissance. Khadija est debout, les pieds au sol, les mains attachées à une poutre. Les plafonds sont bas dans ces demeures. La coutume fait accoucher la femme debout ou accroupie. Tout est prêt pour la délivrance. L'eau chaude fume dans le pot sur le kanoun (brasero). Les linges propres sentent le romarin. L'encens parfume de ses effluves. Dans un bol se trouve le rassoul (sorte d'argile verte) qui attend d'être mis en cataplasme pour calmer et cicatriser et enfin le hénné. Ce dernier est une plante ocre foncée utilisé comme teinture de cheveux. Il sert aussi à la parure du visage et des mains.

La belle mère et les deux soeurs s'écartent pour laisser entrer Fatima qui, prévenue dés les premières contractions, arrive toujours au bon moment. Aprés un coup d'oeil averti les gestes s'enchaînent rapidement. Une inquiétude mélée d'angoisse augmente le rythme cardiaque. Bientôt le silence est rompu par le you you des femmes. Ce cri strident accompagné de mouvements trés rapides de la langue ponctue les instants de la vie. La force du cri du nouveau né fait vaciller la faible lumière matérialisée par la lente combustion d'une mêche trempant dans l'huile d'une lampe sans âge. Les doigts de nombreuses générations en ont effacé les ciselures géométriques sorties du talent d'un dinandier anonyme. Le métal poli par les mains est devenu miroir. On se voit en elle sans qu'elle en ait conscience. Elle est le témoin,silencieuse et présente des souffles de haine, d'amour ou d'indifférence qui entretiennent sa flamme. Son aliment est l'huile d'olive, Offrande à l'Invisible, symbole de pureté et de lumière, auxiliaire efficace de la sacralisation des temps de la vie quotidienne.

Zohra, la belle mère donne son premier bain au nouveau né. Elle l'enveloppe dans un petit drap puis le met sur le ventre de Khadija allongée aprés la délivrance. Troites tètes baissées, à peine voilées, ne laissent entrevoir du corps que les pieds. Le masque de l'effort tarde à s'estomper du visage de la mère. Un léger sourire l'effacera définitivement. Une voix angélique murmure dans le creux de l'oreille droite de Khadija la présence d'un garçon sur le ventre moite encore dilaté.L'air ambiant vient de prendre possession des poumons de celui qui deviendra le Maïtre soufi reconnu dans toute la Méditerranée.

Aprés avoir réchauffé le nouveau né de son haleine ponctuée d'invocations à Allah, Fatima se redressa. Elle ne se rappellait plus depuis combien de temps elle exerçait ses talents de sage femme. Son visage buriné par les rides porte, au travers d'un impassible regard, les marques d'une grande responsabilité. Lorsqu'un décés survient au cours d'un accouchement, Le regard reste insaisissable . Contrairement au précédent accouchement de Khadija, le nouveau né est arrivé à la vie sans souffrances. Elle demanda de l'eau, releva ses manches et fit ses petites ablutions. Puis elle se retira sans dire un mot. Son rôle est terminé. Repartie dans sa solitude elle attendra le prochain appel. Peu importe la destinée du bébé sa présence n'était pas indispensable.

Possédant une trés forte personnalité Fatima est respectée de tous. Elle est à l'abri de tout sarcasme . Née à Tarifa en Espagne musulmane, mariée à douze ans à un oncle proche de vingt ans son ainé, elle se sauva et mena pendant quelques temps une vie d'errance. On ne sait rien d'elle jusqu'à son arrivée en terre africaine. La coutume des mariages forcés est loin d'avoir disparue. Le paradoxe est que ce sont les futures belles mères qui en sont les exécutrices. La véritable autorité n'est pas liee au savoir et à la richesse. Fatima vit seule. Sa première expérience l'avait marqué à vie. Fatima sait que le bébé qui vient de naître aura un brillant avenir. La preuve en est dans le rève prémonitoire qu'elle fit il y a six mois alors qu'elle était en rogations. C'était la fin de la nuit. Pendant une prosternation, une raie de lumière vint frapper son front .La forme d'un enfant noir se matérialisa devant elle et disparût aussitôt. Comme Hakim descendait d'ancètres touaregs noirs venant du grand erg algérien, la conclusion est évidente.

Dans la pièce attenante, les voix en cercle de cinq hommes psalmodient inlassablement les versets de la sourate de la Pureté du Dogme. Réglés par un métronome intérieur les représentants mâles de deux générations sont absents de la naissance. Dans une semaine le nom à choisir parmi les quatre vingt dix neuf Noms ou Attributs Divins serait donné. Les évènements extérieurs ne doivent pas entacher l'ascèse qui, pendant sept jours, sera le support spirituel indispensable à la réception du nom.

En Islam la naissance est affaire de femmes. Le garçon est toujours est toujours souhaité dan la filiation musulmane alors que dans le judaisme cette filiation se fait par l'élément féminin. Hakim aurait voulu assister à la délivrance de Khadija. Par respect des coutumes il s'en abstint.

Pendant que Khadija se repose les youyous des femmes continuent de remplir l'atmosphère. Demain une grande fête réunira la communauté. Les évenements, heureux ou malheureux, sont vécus dans l'esprit communautaire. Ils permettent d'effacer momentanément les dissentions dans le seul souci de partage et de solidarité.

Ainsi débuta la vie de 'Ali ibn al Hakim l'homme de trés grande sagesse dont la mémoire est encore entretenue aujourd'hui avec beaucoup de respect.

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