chapitre 14

Publié le par delville

La zaouïa de Sidna Yahya est un pélerinage traditionnel que les habitants de la région font aux deux solstices d'hiver et d'été. Chacun monte avec une petit galet pris au rivage qui sera jeté au retour dans un ravin jouxtant le tombeau. Quoique la région soit islamisée depuis longtemps, les anciens rites berbères sont encore présents.

Il n'existe pas de saints, au sens chrétien du mot, en terre d'Islam. Sidna Yahya est un wali, un ami de Dieu. C'est la tradition orale qui octroie à un être ayant vécu dans le service, la tolérance, la méditation et la prière le titre de wali.

Sidna Yahya étant d'origine chrétienne, son aura en est d'autant plus grande. Une remarque s'impose. Il arrive souvent que les nouveaux convertis tombent dans le fanatisme. Tel n'est pas le cas de notre bâtisseur à l'origine de tant de merveilles à 'Aïn Ma'rifa. Le sentier qui relie la cité au sanctuaire est rude. Serpentant à flanc de montagne, il fait peiner, haleter et souffrir ceux qui l'empruntent. Aprés avoir dépassé l'oliveraie, le pélerin continuera dans une poussière permanente. La végétation s'éclaircit jusqu'à disparaitre. Quand la brume de la Méditerranée n'envahit pas la cité, la vue sur 'Aïn Ma'rifa est grandiose. Il y règne une atmosphère d'éternité. Cela invite à reprendre son souffle, en se concentrant par une méditation intense afin qu'il soit exhalé en totale énergie. Par contre dés que tu auras franchi la crète tu apercevras une tache verte. Ce n'est pas encore la zaouïa de Sidna Yahya. C'est un don du ciel. Une source qui ne se tarit jamais lui a donné la vie. Deux habitations sont entourées d'un muret sur lequel une rigole offre l'eau au pélerin sans déranger Mansour le propriétaire des lieux.

Rappelons que le dikhr qui peut se faire avec la langue, avec le coeur, avec les fonctions organiques du corps en secret ou ouvertement. Le but est de se libérer de la négligence pour aller à la concentration . C'est la technique fondamentale du soufisme. Il consiste à répéter une formule courte, soit un ou plusieurs versets du Coran. Il y a aussi le dikhr commun récité lors des rituels. En général c'est le maître qui donne le verset au disciple. Chaque dikhr a un maqâm qui lui est propre. Le dikhr se distingue de la méditation.

La force motrice du tour est animée par les mouvements des pieds rythmés par la récitation du dikhr

LÂ ILÂHA ILLÂ LLÂH, LÂ ILÂHA ILLÂ LLÂH ... (Il n'y a de Dieu que Dieu).

Les lèvres de Mansour sont animées d'un mouvement inaudible.

'Ali trouva un nouveauné enveloppé dans un linge, une nuit, alors qu'il se promenait dans le cimetière. C'est, pour lui, un lieu ou souffle l'Esprit. Le bébé était dans un panier sur une vieille tombe. On ne pouvait y lire, à la lueur d'une bougie, que le nom de Mansour. Tout le reste avait été effacé par le temps. Il y eut encore une grande manifestation d'ignorance quand 'Ali l'adopta. Pour la rumeur publique ce n'était que l'enfant du péché. De source sûre tous connaissaient la mère à ceci prés que cette femme avait des noms différents.

(Il a crée lhomme d'argile sonnante comme la poterie (55/14))

La féminine glaise moule son galbe entre les mains de Mansour. La soumission de la terre est liée à celle du maître d'oeuvre.

" Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des faveurs qu'Allâh accorde à ceux là sur celles ci, et aussi à cause des dépenses qu'ils font de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes (à leur mari) et protègent ce qui doit être protégé. pendant l'absence de leurs époux, avec la protection d'Allâh. Et quand à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez les, eloignez vous d'elles dans leurs lits et frappez les. Si elles arivent à vous obéir, alors ne cherchez plus de voie pour elles, car Allaâh est certes Haut et Grand (4/34)).

En aucun cas la femme n'est la subalterne de l'homme. Elle entretient la vie, protégée par le procréateur sous l'égide du Créateur. L'art est le témoignage de l'humilité de l'artiste. Combien d'erreurs, de vases brisés il a fallu, il faut et il faudra à Mansour pour tendre à la perfection. Tu ne domineras jamais la Nature. Obéis lui pour qu'Elle t'obéisse. Sois l'alchimiste qui transforme le Savoir en Connaissance. L'argile naît de la Terre. Elle doit être lavée afin d'être débarassée des éléments indésirables. La purification par l'eau rend l'homme disponible. Le symbole des ablutions rituelles dépasse le cadre de la propreté.

La pâte, malléable, humide prend la forme des paumes et tourne autour de son centre virtuel. C'est la création du vide qui permet à la coupe de se remplir d'eau. Il n'y a pas d'instant à perdre. L'évaporation rapide conduit à la sècheresse puis au retour en poussière. L'axe de rotation doit être vertical pour que l'objet soit utilisable.

Peu importe l'apparence du potier pourvu que son vase ne soit pas poreux

 

Mansour surveille les pièces au séchage.Malgré le soin apporté, il y en a qui seront félées ou cassées. Pourquoi certaines et pas d'autres? Il faut savoir rester humble devant les nombreuses questions sans réponse.

La naissance est liée à la mort comme la mort à la naissance. La pièce non conforme ou brisée ne sera ni rejetée ni méprisée. Elle sera déposée derrière l'atelier, en sépulture ouverte, afin de disparaître par érosion naturelle. Par son art le potier participe des quatre éléments. L'argile sort de la Terre Nourricière. L'eau enlève les impuretés et rend possible le façonnage. L'Air sèche la pièce et le Feu de cuisson achève le cycle.

'Ali a protégé Mansour jusqu'à l'adolescence. N'ayant ni père, ni mère déclarés, l'enfant était en proie aux sacarsmes. L'ignorance n'a pas de limites. Afin d'apprendre le métier 'Ali le confia à Lotfi. Cet homme d'écorce dure cachait une sensibilité profonde. L'éducation fût dure et sévère. Comme le vieux potier

avait trouvé Mansour doué; il lui donna assez rapidement des secrets de fabrication.

Lotfi n'appartenait pas à la confrérie. Sa totale indépendance ne l'empêchait d'être lui même, aucune différence entre ses pensées et ses actes. Lappartenance à une confrérie n'est pas un critère obligatoire d'excellence. Il avait toujours rejeté l'endoctrinement. C'était un musulman pieux, simple trés attaché à sa droiture de vie. La peur du péché n'influençait pas son comportement. La dextérité dans son art le faisait respecter par toute la communauté. Toute sa vie il refusa les honneurs car il pensant que les accepter c'était aliener sa liberté. Lorsqu'il sentit sa fin proche il conseilla à Mansour de s'installer en dehors de la ville. Il savait qu'une fois disparu les jalousies et les vieilles rancoeurs dues à son départ altèreraient toute forme de créativité. Le tour s'est arrété. Mansour sent l'inquiétude monter. Il doit monter au sanctuaire. Pouquoi? Il n'en sait rien.

laissent échapper l'eau intérieure nécessaire à la vie.

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